Mission: Traduction impossible: l'ETL fait salle comble au Salon du Livre.

Une centaine de spectateurs sont venus participer à la séance organisée par l'ETL sur le stand du CNL le 23 mars, au salon du livre. On en trouvera un très beau compte rendu de Claire Darfeuille ici : ActuaLitté

 

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La traduction littéraire s’affiche

Traduire la littérature dans le monde d’aujourd’hui.

L'Ambassade des Pays‐Bas en France, le Fonds des Lettres néerlandais, l’Association des traducteurs littéraires de France et l’École de traduction littéraire (CNL/ASFORED) vous invitent à participer aux journées de la traduction à Paris, les 1er et 2juin.

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Voyage sur l’île Etrel… (atelier d’écriture)

Le 29 juin 2013, juste avant les vacances d'été, La salle du CNL s'est transformée en bateau. L'équipage étant fin prêt pour un voyage à l'île Etrel.

 

 Curieuse histoire que celle de cette île…

En 1870, 17 traducteurs décident de quitter la France, de former une colonie et de s'installer dans une île lointaine, mais néanmoins habitée, qu'ils nomment aussitôt : île Etrel.

Et en 2013, 16 traducteurs chevronnés essaient de reconstituer son histoire…

Pourquoi cette île ? Quel était son nom avant l'arrivée des traducteurs ?

Oui, cette île existe bien... (mais sous un autre nom !)

Quatre équipages tentent donc de mettre au jour cette mémoire oubliée.

Le premier des équipages se charge de retrouver quelle était la langue parlée à Etrel avant leur arrivée, et nous livre le fruit de ses réflexions sous la forme d'une page d'encyclopédie.

Le deuxième raconte l'implantation de la colonie des traducteurs, et son installation, sous la forme d'un journal de bord.

Le troisième retrouve l'interview d'une personnalité de l'île, très représentative de la littérature sur l'île, à cette époque.

Le quatrième est chargé de répertorier les arts, les spectacles proposés sur l'île, sous la forme d'une lettre adressée à des amis restés en France.

 Chaque équipage devait également ajouter à son travail quatre mots inventés, mais très intéressants pour comprendre l'île Etrel. En donnant son étymologie, sa définition précise, son évolution, ses dérivés, etc.

Enfin, tous devaient essayer de comprendre pourquoi, en 1924, tous les traducteurs quittent l'île pour rentrer en France, sauf un. Qui ? Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Qu'est-il devenu ?

Dernier atelier d'écriture de l'année scolaire, basé sur l'imaginaire et l'imagination, mais aussi sur la langue, la culture…

Les stagiaires de l'ETL ont travaillé d'arrache-pied, dans les rires et la bonne humeur.

Le résultat a été pétillant, drôle, émouvant, érudit.

Merci encore à toutes et tous d'avoir si bien « joué » le jeu.

Cathy Ytak (rêveuse d'île imaginaire ET traductrice).

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Les Intraduisibles : jeux de traduction avec l’École de Traduction Littéraire

Dans l’après-midi du samedi, au festival VO-VF, a eu lieu un atelier de traduction en direct mené par Olivier Mannoni, directeur de l’École de Traduction Littéraire (CNL-Asfored), avec les élèves de plusieurs promotions.

Être traducteur littéraire est un véritable métier, avec une rigueur professionnelle plus marquée à l’heure actuelle qu’il y a ne serait-ce que trente ans. Vous avez peut-être déjà trouvé dans un vieux livre de poche une note du style « jeu de mot intraduisible » ; eh bien maintenant, cette solution un peu facile est devenue inacceptable. Comme l’a prouvé l’atelier, rien n’est intraduisible, même si de prime abord beaucoup de problèmes semblent insolubles.

Le principe

Les traducteurs proposent des passages qui posent des problèmes particuliers et sont difficiles à rendre en français. Ils invitent le public à réfléchir sur le sujet et à proposer des idées ; puis ils les commentent et y répondent avec leurs propres réflexions, ce qui permet de montrer que parfois, une solution qui paraît évidente n’est en fait pas possible, ou pas suffisante. La traduction littéraire est une discipline assez différente de la traduction technique, avec ses exigences et ses spécificités : il faut, plus que des capacités en langues, une bonne connaissance de la littérature, et une véritable sensibilité artistique et créatrice.

Le public a ainsi pu se trouver confronté à ce qui est, en fin de compte, un véritable exercice d’écriture plutôt qu’une simple recherche d’équivalence, et découvrir les dilemmes des traducteurs qui doivent parfois choisir entre garder toutes les nuances de sens ou rester au plus près du style de l’auteur. Une occasion également pour Olivier Mannoni de rappeler qu’il existe mille manières de traduire et qu’aucune ne fait loi ; il y a bien des techniques et des astuces d’initiés, mais deux traducteurs, face à un texte, produiront deux textes différents au final – tout dépend de ce que l’on veut privilégier, et des choix que l’on fait.

Ambiance au rendez-vous

L’atelier a eu un franc succès : la salle était comble, et certains ont même dû rester debout ou assis sur les rebords des fenêtres. De toute évidence, il existe une certaine curiosité autour de la pratique de la traduction ! Les traducteurs, à l’écoute et réactifs, ont en général très bien expliqué les différents problèmes et les enjeux, ce qui a permis au public de bien se prêter au jeu malgré la variété des langues de départ (allemand, anglais, japonais et italien). C’est d’ailleurs un point original des ateliers de l’École : tous les traducteurs travaillent ensemble sur un texte, même s’ils ne parlent pas la langue, à partir de mots à mots et d’explications de la part de ceux qui la maîtrisent.

Les questions et les idées ont fusé, dans des échanges drôles et instructifs. Il était parfois frustrant de ne pas arriver à une solution concrète (puisque certaines traductions étaient encore des travaux en cours, les traducteurs n’avaient pas forcément arrêté leur choix). Cependant, cette frustration a peut-être pu faire comprendre au public la difficulté qu’il y a, parfois, à trouver une solution vraiment satisfaisante face à une expression donnant trop de fil à retordre et dont une partie va forcément se perdre dans la langue d’arrivée…

Alors, ces mots intraduisibles, c’était quoi ?

Un exemple tiré du deuxième volume en cours de traduction du manga Chiisakobé (dessin Mochizuki Minetaro, scénario Yamamoto Shûgorô, traduction de Miyako Slocombe éditions du Lézard noir).

Chiisakobé est un mot qui, a priori, ne veut rien dire en japonais : le terme a donc été laissé tel quel dans le premier volume. Sauf que, dans le deuxième volume, l’auteur donne à ce mot un sens et une histoire : il s’agit d’un titre accordé à un homme qui avait confondu le mot japonais pour ver à soie et celui pour enfant, qui sont homonymes (ko en japonais, avec deux caractères différents).

Le problème est donc double pour Miyako Slocombe, la traductrice, puisqu’il faut trouver un moyen de rendre le jeu de mot qui a causé la confusion entre vers à soie et enfants, mais également décider s’il faut traduire ou non le terme de Chiisakobé, puisqu’il a à présent une signification.

Le public a proposé pour la traduction de l’homonyme ko :

  •  vermisseaux
  • asticots, rejeté car il posait le problème du réalisme, les asticots ne pouvant produire de soie
  • gones (l’équivalent de gosses chez les lyonnais), également rejeté : trop difficile à comprendre pour le reste de la France, sans compter que même si Lyon a un lien historique avec la soie, gones n’a jamais été utilisé pour désigner les vers à soie.

Quant au titre, proposition a été faite d’expliquer, soit dans une note soit dans le texte, mais de garder ensuite le mot – après tout, il s’agit du titre de la série, et les lecteurs de mangas sont en plus de cela plutôt habitués à rencontrer des mots étrangers dans le texte français.

Aucun choix n’a été véritablement adopté en définitive, puisqu’il s’agit d’un travail en cours. Il faudra attendre la sortie du deuxième volume pour en savoir plus (et en attendant, découvrir le premier!).

Pour aller plus loin

L’École de Traduction Littéraire propose une formation avec des ateliers un samedi sur deux à Paris, adressée à des traducteurs ayant déjà traduit au moins un ouvrage à compte d’éditeur et qui souhaitent en apprendre davantage sur le monde de l’édition et de la traduction littéraire. Les inscriptions pour la session de février 2016 ont été prolongées d’un mois, vous pouvez donc encore, si ça vous intéresse, vous inscrire jusqu’à fin octobre. Elle a également mis en place cette année un partenariat avec l’École Normale Supérieure à Paris : des ateliers et des conférences, dont certains sont ouverts à tous. Plus de renseignements sur le site de l’École et celui de l’ENS.

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Les derniers ateliers en date...

Séance du 1er mars: Jean-Philippe Toussaint et Emmanuèle Sandron

Une fois n'est pas coutume, nous laisserons à une blogueuse, venue nous rendre visite ce jour-là, le soin de chroniquer la visite de Jean-Philippe Toussaint à l'école (on en trouve aussi deux échos dans l'émission de Canal +, avec des extraits de l'atelier mémorable d'Emmanuèle Sandron)

Pour lire cette belle chronique sur le blog, cliquer ici:

Du Bout des Lettres

Écrire ~ Lire ~ Traduire

Séance du 8 février: Véronique Béghain et Pierre Assouline

Nous avions la chance de recevoir, le 8 février, une grande spécialiste de la traduction, Véronique Béghain, responsable du master de traduction littéraire de Bordeaux, et Pierre Assouline, romancier membre de l'Académie Goncourt, auteur du mémorable rapport sur "La condition du traducteur" (CNL, 2012).

Atelier de Véronique Béghain

Le sujet de l'atelier "un texte, des traducteurs" a été choisi pour des raisons stratégiques, au premier chef, car il permettait de faire dialoguer des traducteurs de différentes langues à partir d'un corpus de textes constitué de traductions d'un même texte par différents traducteurs. Plus fondamentalement, ce sujet permettait d'aborder la question de la traduction et de la retraduction en évacuant provisoirement celle de la "fidélité", laquelle repose sur le postulat d'un statut particulier de l'original, perçu comme intangible, figé, immobile. En partant des traductions multiples d'un texte unique, on déstabilise d'emblée l'original et on postule un "troisième texte" possible, ce texte potentiel qui s'actualise diversement dans l'original et dans ses multiples traductions.

Nous avons ainsi examiné des traductions de Virginia Woolf par Jean Talva, Magali Merle et Adolphe Haberer; de Malcolm Lowry par Stephen Spriel et Jacques Darras; de Fitzgerald par Victor Llona, Michel Viel, Jacques Tournier, Julie Wolkenstein et Philippe Jaworski, pour Gatsby le magnifique; mais aussi, pour Contes de l'âge du jazz, des traductions de Suzanne Mayoux et de Véronique Béghain; de Shakespeare par François-Victor Hugo, Pierre Leyris, Yves Bonnefoy, André Markowicz et Jean-Michel Déprats; de Jack London par Paul Gruyer et Louis Postif et par Michel Marcheteau.

Le temps est passé si vite qu'il a fallu renoncer à s'intéresser aux différentes traductions et retraductions de Tennessee Williams et de Charlotte Brontë... Une prochaine fois, peut-être...

PIERRE ASSOULINE à l'ETL

Bien connu des traducteurs littéraires pour avoir réalisé le rapport sur La condition du traducteur qui a été rendu public en mars 2011, Pierre Assouline est en quelque sorte à l'origine de la création de l'École par le CNL. Ce matin, c'est Olivier Mannoni qui joue le rôle du journaliste en interrogeant notre invité sur le monde de l'édition, la critique littéraire et l'avenir du livre en France.

En matière de critique littéraire, il faut distinguer la critique journalistique de la critique universitaire. Avec seulement quatre quotidiens nationaux publiant encore un supplément littéraire – La Croix, Le Figaro, Libération et Le Monde –, la critique littéraire disparaît peu à peu de la presse papier, cédant la place aux réseaux sociaux. Selon trois études examinées par le Forum d'Avignon, la prescription culturelle dans son ensemble repose désormais principalement sur Twitter et Facebook !

Mais lorsque critique littéraire il y a, le critique doit-il lui-même être écrivain ? Et lorsqu'il aborde la littérature étrangère, est-il préférable qu'il maîtrise la langue de l'œuvre originale, et qu'il prenne connaissance de cette dernière ? Selon Pierre Assouline, écrivains et traducteurs sont plus à même de critiquer une œuvre littéraire.

Quant à savoir où va l'édition française, nul ne peut le prédire. Familial et dynastique, ce milieu conservateur semble avoir bien du mal à se projeter dans l'avenir, entre autres en ce qui concerne le livre numérique. Or celui-ci se développera inévitablement, comme c'est déjà le cas aux États-Unis.

(Merci à Marianne Bouvier pour le compte rendu!)

23 novembre: atelier de Cécile Deniard: "Traduction de textes religieux: le diable est dans les détails"

Pour ce premier atelier littéraire avec les stagiaires de l'ETL, j'avais choisi de revenir sur un texte traduit il y a plusieurs années avec Delphine Rivet : Viens, sois Ma lumière : les écrits intimes de Mère Teresa, édités par le père Kolodiejchuk. Ce texte me permettait en effet de rappeler l'importance historique de la traduction des textes religieux dans l'histoire de la traduction tout court (avec, en toile de fond, l'éternelle tension dynamique entre traduction de la lettre et traduction de l'esprit). D'autre part, l'extrême exigence de fidélité à la lettre du texte (justement) que nous avions dû mettre en œuvre pour cette traduction avait été pour moi une expérience-limite que je souhaitais partager avec les stagiaires.

Afin de profiter de la palette des langues maîtrisées par ces derniers, je m'étais procuré les traductions espagnole, allemande et russe de l'ouvrage (l'original étant en anglais) – l'occasion de rappeler que tout livre se trouve à la croisée d'enjeux et de stratégies dont le traducteur doit avoir conscience pour éclairer ses choix de traduction : stratégie de l'éditeur (qui espère généralement vendre le plus possible d'exemplaires), qui se traduit par le choix de la couverture ou par une traduction plus ou moins accrocheuse du sous-titre (selon les langues, il s'agit des écrits « privés », « intimes » ou « secrets » de Mère Teresa) ; et stratégie de l'auteur ou en l'occurrence du compilateur des lettres de Mère Teresa. Dans ce cas précis, la cause que le père Kolodiejchuk défend est très claire : il est le postulateur de la cause de canonisation de Mère Teresa. Tout son propos (sélection des textes, commentaires) visera donc à la rapprocher des grands mystiques de l'histoire de l'Église (Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d'Avila…). Le traducteur doit avoir cet arrière-plan à l'esprit ; il y est d'ailleurs aidé par les notes. Ajoutons enfin que la traduction sera lue et relue par les sœurs du centre Mère Teresa, qui surveillent de près les écrits autour de la « sainte de Calcutta » et qui imposent des consignes très strictes : grande littéralité, respect absolu des répétitions, choix d'une traduction unique pour chaque mot, même les plus courants (par exemple, « I think » se traduira systématiquement par « je pense » et jamais par « je crois », etc.) Problème : le souci de proximité avec l'original conduira souvent les sœurs à proposer des calques, voire des barbarismes... Au traducteur alors de naviguer entre ces impératifs et ces écueils pour trouver sa voie/voix.

Ces enjeux posés, nous nous attaquons enfin à la citation liminaire du livre : « If I ever become a saint ­– I will surely be one of "darkness". I will continually be absent from Heaven – to light the light of those in darkness on earth – » (qui a donné chez nous : « Si jamais je deviens sainte – je serai certainement une sainte des "ténèbres". Je serai continuellement absente du Ciel – pour allumer la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres sur terre. ») J'avais demandé à chaque stagiaire de m'en fournir à l'avance une version française à partir de l'original ou de la langue de traduction qu'ils maîtrisaient le mieux et nous disposons donc d'un tableau synoptique avec de multiples propositions. Ceci va nous permettre de commenter les petits et grands écarts, sachant que la consigne était : soyez le plus proche possible du texte, traduisez le plus littéralement possible. Première constatation : si les versions allemande et espagnole sont restées proches de l'anglais, la version russe a pris des « libertés » considérables, qui vont jusqu'au contresens (c'est vrai pour l'ensemble du livre – sans doute le Centre Mère Teresa n'a-t-il pas pu surveiller cette version d'aussi près que les autres). Deuxième constatation : malgré la consigne de littéralité, on voit que les réflexes ont la vie dure. Trouvant le texte trop simple, trop pauvre, certains stagiaires ont ressenti le besoin d'expliciter, d'étoffer, d'éviter les répétitions... Mais justement : toute sa vie, Mère Teresa a recherché la plus grande simplicité, la plus grande pauvreté qui soient. « Simplicité » et « pauvreté » du vocabulaire n'empêchent pas qu'un texte puisse être fort, qu'il laboure profond (c'est même peut-être à cela que sert une éventuelle « lourdeur ») – et de ce cas le traducteur doit avoir l'humilité et la discipline de se mettre à son service. Nous progressons lentement dans ces quelques lignes, discutant chaque « détail » (majuscules, ponctuation, syntaxe, vocabulaire), dont chacun à son importance et dont chacun peut receler un piège…

C'est la loi du genre : le temps aura ensuite manqué pour se pencher vraiment sur les textes des lettres que j'avais envoyées aux stagiaires. Une lettre, notamment, où se dévoilent tous les tourments d'une âme qui traverse une nuit spirituelle et appelle en vain un Dieu qui ne lui est plus sensible. Je prends tout de même quelques minutes pour souligner la nécessité de conserver le mouvement du texte (qui progresse par interrogations successives jusqu'à ce que j'appellerais une résignation résolue), mais aussi les ellipses, les syncopes, les échos, les répétitions (toutes les répétitions), sans oublier le réseau lexical qui renvoie à la crucifixion… Déjà, il faut déjà clore. Et c'est, là aussi, une loi du genre : l'atelier aura été au moins aussi riche d'enseignements pour moi que les stagiaires !

21 septembre: Christophe Guias et Françoise Wuilmart

Nous avons eu le plaisir d'accueillir, le 21 septembre au matin, Christophe Guias, éditeur chez Payot, qui nous a décrit son parcours, son métier, sa manière de travailler et nous a montré une fois de plus que cette profession ne va pas sans passion et sans courage.

L'après-midi, nous recevions Françoise Wuilmart, traductrice de l'allemand, directrice du CETL de Bruxelles et du Collège européen des traducteurs de Seneffe. Voici son compte rendu de l'atelier.

Champs sémantiques et cohérence textuelle

Il m'a semblé essentiel de travailler en profondeur sur une des causes majeures de la mauvaise qualité de certaines traductions : le manque de cohérence du texte dans la langue d'arrivée. En effet, tout texte est d'abord une texture, et qui dit texture dit trame et fils de chaîne. Si un texte, s'entend ici un texte littéraire, « se tient », c'est que l'auteur l'a tricoté avec une idée de départ en tête, qu'il déroule comme un fil rouge parti de A pour aboutir à Z. Il est donc primordial que le traducteur prenne conscience de ce fil qui passe par bien des repères et assure la logique textuelle. Les connecteurs d'abord qui, mal traduits, peuvent produire un raisonnement sans queue ni tête. Ensuite l'accentuation du message phrastique : chaque segment textuel véhicule en effet un message principal entouré ou non de corollaires. Le déplacement de l'accent tonique d'une phrase risque de bousculer toute la suite logique du paragraphe. Viennent enfin le ton et la voix tu texte sur lesquels nous ne nous attardons pas puisqu'ils sortent du propos de l'atelier. Nous préférons mettre sous la loupe un ciment textuel essentiel à tout texte « écrit »: le champ sémantique, ce réseau de mots qui se font écho et se complètent pour créer telle atmosphère, produire tel effet.

Mais une traduction « cohérente » en tout point est-elle pour autant fidèle à l'original ? Bien des lecteurs de maison d'édition, qui n'ont pas accès au texte original, en sont convaincus.

Nous soumettons aux étudiants la traduction française de l'incipit d'un des plus grands romans allemands du XIXe siècle mais sans encore nommer ni l'auteur ni le titre. Il s'agit de la description de la demeure d'une grande famille bourgeoise. Le texte français, datant de 1902, est parfaitement cohérent, il remporte même les suffrages et est jugé beau et bien écrit. Donc sans doute bien traduit. Nous invitons les étudiants à y repérer les divers champs sémantiques et concluons que le choix lexical reflète en priorité la tendance artistique du contexte temporel : l'art nouveau. En effet, les verbes dynamisent la description de la même manière que les substantifs et les adjectifs évoquent le mouvement, le flux, la courbe, voire la volute décorative. Nous communiquons alors aux étudiants le propos réel de l'auteur de l'original : n'utiliser dans sa description du lieu que des morphèmes et des copules sobres et neutres empruntés à un lexique rigoureusement géométrique, l'effet général devant être celui du carcan strict et oppressant dans lequel grandira une petite fille qui en sera finalement la victime, la petite Effi Briest de Théodore Fontane. Nous invitons les étudiants à « corriger » le texte de 1902 (celui de Michel Delines) dans cette optique et le résultat se rapproche miraculeusement de la traduction remarquable et fidèle quant à elle, celle de 1942 due à André Cœuroy.

Nous offrons un second exemple de traduction dont la piètre qualité est due au nivellement des éléments formels du poème original et donc au non-respect de divers champs sémantiques. Il s'agit d'un sonnet de Heinrich Heine : Meeresstille (Buch der Lieder, Nordsee, zweiter Zyklus, IX) dont l'histoire banale ne doit toute sa valeur poétique qu'à sa forme remarquable, composée principalement de phonèmes et de rythmes. Nous constatons que l'histoire mise à plat dans la traduction française (pourtant due à la plume de Gérard de Nerval !) a spolié le texte de tous ses expédients formels à forte teneur sémantique et poétique. Nous mettons aussi en évidence dans le texte allemand un champ sémantique « subliminal », suggéré par le choix des verbes de position qui jalonnent tout le poème. Ce champ, ici aussi géométrique,  apparaît en filigranes entre les vers sous forme de réseau de lignes verticales, horizontales et obliques, créant un effet d'interférences désagréables qui contredisent à bon escient le titre du poème : Calme en mer, car le propos initial de Heine était précisément de  dénoncer  l'hypocrisie d'un calme feint par l'homme.

C.Q.F.D…

Françoise Wuilmart.

 7 septembre: Michel Volkovitch et Christophe Mileschi

Le 7 septembre était aussi le jour de la rentrée pour l'ETL. Pour se remettre en forme après l'été, l'école proposait aux stagiaires une allègre séance de décrassage dirigée par Michel Volkovitch, qui nous relate ci-dessous, outre cette séance de "gymnastique du traducteur", celle qu'il avait proposée au mois de mars. Et Christophe Mileschi leur proposait l'après-midi une séance de travail autour de sonnets un rien paillards de Bramante.

Michel Volkovitch

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La générosité manonnienne m'accordant deux séances de français encette première année, nous débutons le 9 mars.

On s'attaque d'abord à un poème de Jacques Réda, « Vue de Montparnasse », dont plusieurs mots ont été effacés ; à nous de les retrouver. L'avantage de commencer par de la poésie, rédigée qui plus est en vers classiques, c'est que par delà les problèmes de sémantique nous sommes amenés à mettre au premier plan les questions de rythme et de sonorités, bref, de musique — la partie essentielle du travail d'écriture et de traduction. C'est l'occasion de le rappeler une fois de plus : pratiquer les vers apprend au traducteur à mieux traduire en prose.

Après cette mise en jambes, ou en pieds, on passe à une page tirée du Voyage au bout de la nuit de Céline, qu'il faut traduire en français monosyllabique. Exercice intimidant, sans doute, mais nous parvenons tout de même à des solutions honorables. J'essaie de montrer en quoi nos versions, certes moins bonnes que l'original, font bien ressortir malgré tout certains aspects du texte. C'est l'occasion de réfléchir sur la longueur des mots, brefs ou longs, et sur les effets qu'on peut en tirer.

L'abondance de questions et de discussions nous ayant retardés — mais pas question d'écourter, c'est tout sauf du temps perdu —, nous avons à peine le temps de démarrer le troisième jeu au programme : les Phrases en forme de… Je propose une série de dessins très simples, dont chacun doit servir de modèle à une phrase. Cet exercice est doublement important à mes yeux. D'abord, il nous habitue à voir l'écriture, à mieux sentir la forme, l'architecture d'une phrase — le but étant toujours le même : avoir une appréhension plus concrète, plus sensorielle de la chose écrite. Ensuite, ce travail met en jeu tous les paramètres de l'écriture — rythme, sonorités, longueur des mots, syntaxe, ponctuation… — qu'on aurait dû, avec plus de temps, étudier séparément au préalable.

Commençons par le plus simple : une phrase rectiligne, sur le modèle  —————————————.  On précise ensemble le cahier des charges : syntaxe simple, un seul verbe, pas de ponctuation, pas de répétitions de mots ou de sonorités, pas de mots trop courts, mots longs bienvenus, etc. Ce qui pourrait donner, par exemple :

« Le régiment au grand complet s'étirait en file indienne le long du ruban d'asphalte qui se déroulait sans le moindre virage interminablement. »

Retrouvailles le matin de la rentrée, le 7 septembre.

On se penche d'abord sur un aspect essentiel de l'écriture, un peu négligé parfois : l'ordre des mots. Rappel d'un principe de base, en langue française du moins : garder, dans une phrase ou un paragraphe, le meilleur pour la fin. Y a-t-il des exceptions ? Il y en a toujours en traduction. Mais le problème, c'est surtout de savoir ce qui est le plus important.

De Molière (« Belle marquise, vos beaux yeux… ») à Gracq (« Le Morvan, frais, triste et vert »), je propose une série de phrases toutes faites qu'il faut analyser, puis éventuellement remanier, et quelques phrases en pièces détachées à monter dans le bon ordre — en justifiant son choix. Quel est le plus efficace : « Ce qui sinon tombe dans l'oubli » ou « Ce qui tombe sinon dans l'oubli » ? Différences infimes dira-t-on, mais une page réussie est faite de mille beaux détails.

Nouveau changement de décor : nous abordons la grammaire, élément fondamental, avec un exercice consacré aux temps verbaux. Une page d'un roman de Walter Prévost, puis un passage de Flaubert nous font voir tout ce qu'un jeu habile sur les temps peut apporter à un texte en termes de sens et d'atmosphère. Prévost, cet inconnu, nous épate avec un imparfait fort astucieux et de judicieuses phrases nominales. On reste sidéré devant les audaces du vieux Gustave, telles que « elle remarqua que la figure avait jauni, les lèvres bleuirent, le nez se pinçait, les yeux s'enfonçaient ».

Pour finir, deux Phrases en forme de… Une en pointillé, - - - - - - - - -  (monosyllabes, sonorités percussives telles que [t] ou [k]), du type « ta Katie t'a quitté, ta tactique était toc », puis une ondulatoire (rythmes réguliers, sons récurrents, voire alternés, consonnes douces, [d], [m], [v]), « la mer monotone mollement moutonne », « les vacanciers volages voguent vers les rivages où vivent de voluptueuses vahinés », phrases où l'on aimerait s'attarder mais il faut déjà, damned ! plier bagage. Les plus difficiles seront pour la prochaine séance — car on nous en promet au moins une, en seconde année, pourvu que Dieu et le ministère nous prêtent vie.

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Christophe Mileschi

Sur quelques sonnets de Donato Bramante.

Les "sonnets" de Bramante n'ont pas tous l'aspect auquel nous sommes accoutumés: certains sont "caudati", id est munis d'une "cauda", d'une queue qui rappelle (y compris étymologiquement) la "coda" de certains morceaux ou mouvements de musique, dont la mesure est variable. Mais ils ont en commun avec la forme canonique du sonnet la régularité métrique et le respect scrupuleux de la rime. Se pose alors au traducteur la question décisive de l'équilibre à trouver entre la "forme" (versification, rime) et le "sens" littéral. Un bref échange au sein du groupe nous fait opter pour le parti pris suivant: s'il faut sacrifier quelque chose, ce sera (dans des limites raisonnables, s'entend) le sens, au bénéfice de la forme. Autrement dit, on tordra un peu s'il le faut le "message" (en restant cependant dans "l'esprit" du poème) pour sauver, si l'on peut, et dans cet ordre, la métrique, le rythme et la rime.

Il faut maintenant décider du mètre. Bramante utilise l'hendécasyllabe, le vers de 11 syllabes promu dès la Divine Comédie (début du XIVe siècle) au rang de vers royal de la tradition poétique italienne, rôle qu'il conserve jusqu'au XXe siècle, et même jusqu'à nos jours. J'expose rapidement les règles de base du "décompte" des syllabes en métrique italienne (on compte les syllabes jusqu'à la dernière accentuée et on en ajoute "forfaitairement" une). A quel vers nous tenterons de faire correspondre ce vers italien en français? Le meilleur équivalent rythmique de l'hendécasyllabe est certainement le décasyllabe français (qui est peut-être son modèle). Ainsi, c'est à juste titre que Jean-Charles Vegliante a essentiellement recours au décasyllabe dans sa (remarquable) traduction de la Divine Comédie. Mais dans la tradition poétique, dans l'histoire de la versification, le meilleur équivalent de l'hendécasyllabe est sans nul doute l'alexandrin. Au temps de Bramante, en poésie française, le décasyllabe est encore couramment le vers le plus "noble", probablement majoritaire (voir Villon, qui naît 13 ans avant Bramante), mais l'alexandrin, rare jusqu'au début du XVIe siècle, commence à pointer le museau, et connaîtra bientôt le succès que l'on sait avec la Pléïade. Après un bref échange au sein du groupe, nous optons, au prix d'un léger anachronisme (de quelques décennies à peine), pour ce vers, à cause de sa musique lancinante inscrite dans l'imaginaire français, où il est désormais - comme l'hendécasyllabe en Italie - une sorte de métonymie de la poésie.

Ayant fixé nos critères de travail, nous nous lançons, à partir des traductions "littérales", au mot à mot (ou presque) réalisées en amont de l'atelier par les italianisants du groupe, dans une tentative de contraindre les mots dans le mètre choisi, en tâchant, quand nous y parvenons, de recréer des rimes.

Au terme de quelques heures de travail (qui débordent assez largement l'horaire prévu), nous avons obtenu quelques résultats encourageants, que les stagiaires sont invité-e-s à poursuivre de leur côté. Comme à chaque fois, je pense, l'écriture sous contrainte finit, paradoxalement, par donner une griserie de liberté, d'audace et d'inventivité qui réjouit le cœur et l'esprit. Une bien belle après-midi de travail collectif, qui donne - au moins à l'animateur de la séance - de l'énergie et l'envie de vingt fois sur le métier remettre son ouvrage. Merci aux stagiaires de leur engagement enthousiaste!

Christophe Mileschi

(Et voici quelques échantillons de traduction des stagiaires de l'ETL :)

Eve Duca

XIX

 

Mes jambettes voudraient pouvoir changer de peau,

Qu'on dirait gonflée par l'éléphantïasis,

Que dis-je ! On dirait qu'elle a la peste plutôt,

Car on voit des bubons pointer près du pubis.

Elle compte tant de fenêtres, de pertuis,

Qu'elle n'a plus ni feu ni même jalousies,

Bien qu'elles soient unies par maints accords écrits

Plus que Ferrare n'a dans ses impôts d'acquits.

Mes genoux sont toujours dehors sur le balcon

Admirant de Dame Blanche le froid minois,

Mais mes couilles voudraient la chaleur des charbons.

Or un échauffement vient me mettre en émoi

Suite à l'échancrure faite sous mes talons,

Telle, que mes collants semblent rire aux éclats.

Ainsi souvent je me crois

Ou chaude gioncata ou froide cicogna.

Songe, Vicomte, au remède qu'il me faudra.

Marianne Bouvier

Sonnet XVIII

Ces collants qui furent votre possession,

Bien avant qu'à Pavie nous fassions nos adieux,

Habilleront bientôt tel un filet crasseux

Celui qui ne pourvut à leur conservation.

Imaginez Seigneur une figue bien mûre,

Et vous aurez idée de leur forme pour sûr,

Quant aux œillets ma foi des lacets comparez

Aux créneaux vermoulus d'une muraille usée.

Et celui qui voudrait leurs talons détailler,

Leur aine, leurs genoux, ou bien leur entrejambe,

Sans peine noircirait montagne de cahiers.

Quant aux coutures, Dieu, qui fourmillent de poux,

Elles évoquent plutôt les hardes d'un Teuton,

Ou encor les vitraux du Dôme de Padoue.

Faut-il donc que je dise en d'autres mots les faits ?

Ils ont bien plus de trous que n'en aurait un crible,

Et le pire de tout, c'est que ma bourse est vide.

Je ne doute un instant que vous m'ayez compris,

Qu'il n'est aucun besoin d'explication plus claire.

Pourtant je vous le dis : j'en veux une autre paire.

Marta Martinez Valls

I

Sire Gaspar, après longue cheminerie,

Par les villes de Gênes, et par Nice et Savone

Par Albi, par Asti, par Acqui et Tortone

Et par tous les châteaux possédant seigneurie,

Je suis, Dieu merci, bien arrivé à Pavie,

Même si tout rôti je suis de ma personne ;

Sûr que dans ma bourse plus aucun sou ne sonne,

De monnaie éprouvant tellement pénurie.

Le bas de mon manteau s'effile en mille franges,

Pense un peu à quel point mes bottes me démangent,

Morceau par morceau, les vilaines se défont.

Quant à mon cheval, pas besoin d'une leçon,

Pour que tu l'devines : le voilà tout fripé,

De plaies couleur rubis son dos est tout chargé

Si bien que les bandits

Peut-être dois-je craindre. Or, je vais doucement,

D'ici après-demain, je serai à Milan.

Martin Danes

V

Après qu'Amour m'a plus de mille fois visé

En vain par ses projectiles depuis une archère

Il dit : En voilà un qui a un cœur de pierre

Car chaque flèche que je lui lance retombe brisée

Ne suis-je pas l'homme qui comme Phébus ai les yeux

empêchant une flèche de percer ma taille ?

Celui qui recule perd d'emblée la bataille

Avec d'autres armes faudra-t-il me défier

Alors il redescendit sur cette terre

Et par sa beauté rendue visible

Il recommença à me faire la guerre

Ici, impossible de se cacher

Il tomba vaincu au premier assaut

En m'offrant ainsi en pâture sa chair

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Le sur-titrage au théâtre, de la traduction à la régie titres

par Claire Darfeuille, le 13 février 2016

Dominique Hollier est intervenue auprès des stagiaires de l’Ecole de Traduction du CNL-Asfored pour parler du sur-titrage théâtral, un métier qui requière des compétences tant techniques qu’artistiques. Le « Guide du sur-titrage » est à présent en ligne sur le site de la Maison Antoine Vitez.

« Le sur-titrage est au carrefour de la technique, de l’artistique, de la traduction et du spectacle vivant » introduit Dominique Hollier, comédienne et traductrice de pièces de théâtre britanniques et américaines. S’il est courant de dire au théâtre que le traducteur de la pièce est le premier metteur en scène, en matière de sur-titrage, la mise en scène existe déjà. Les sur-titres doivent y trouver leur place, sans perturber la vue du spectacle. Au sur-titreur, donc, d’accompagner au mieux la dramaturgie, le rythme, le jeu des acteurs, leur débit, leur mouvement et surtout de rester d’une vigilance extrême en cas de modification du déroulé du spectacle en cours de représentation…

« Tous les spectacles ne sont pas calés à la seconde près comme ceux de Bob Wilson », observe Dominique Hollier, qui a notamment sur-titré Zinnias, the Life of Clementine Hunter, et personne n’est à l’abri d’un trou de mémoire ou d’une interversion des répliques. « On traduit du spectacle vivant, pas un texte écrit, et on surtitre en direct au fur et à mesure que les acteurs parlent », précise-t-elle. Si certains pensaient confier cette tâche à une machine, ce n’est pas encore d’actualité…

Pour en savoir plus

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Programme 2014

ÉCOLE DE TRADUCTION LITTÉRAIRE

CENTRE NATIONAL DU LIVRE

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PLANNING DE L'ANNEE 2014

(Les séances du matin ont lieu de 10h à 12h30, celles de l'après-midi de 14h à 17h)

Quelques places d'auditeurs libres sont ouvertes pour chacune de ces séances. Se renseigner auprès de la direction de l'école: olivier.mannoni (at) wanadoo.fr

11 janvier 2014 

Matin

Laurence Kiefé, présidente de l'Association des Traducteurs Littéraires de France

Quarante ans d'ATLF : une association, pour quoi faire?

Après-midi

Isabelle Kalinowski

(Traductrice, notamment, de Max Weber, prix Gérard de Nerval, prix Raymond Aron)

« Le traducteur et le chaman »

25 janvier 2014

Matin

Benoît Virot

(Éditions Le nouvel Attila)

Faire vivre une « petite » maison d'édition – le rôle des traductions

Après-midi

Aline Weil

(Traductrice d'anglais et d'allemand)

La traduction du roman policier

Hommage à William Desmond

8 février 2014

Matin

Pierre Assouline,

Journaliste, auteur, membre de l'Académie Goncourt :

A propos de la critique littéraire, du monde de l'édition et de la traduction

Véronique Béghain

(Traductrice de l'américain, professeur au master de Bordeaux, Vice-présidente déléguée à la diffusion de la recherche et aux grands programmes internationaux de l'université de Bordeaux) :

Un texte, des traducteurs

22 février 2014

Matin

Cathy Ytak

Atelier d'écriture –

Après-midi

Corinna Gepner,

traductrice d'allemand, journaliste, secrétaire générale de l'ATLF

Les partis-pris des traducteurs

1er mars 2014

Matin

Jean-Philippe Toussaint, écrivain :

l'auteur et ses traducteurs

Après-midi

Emmanuèle Sandron

(traductrice du néerlandais)

22 mars 2014

Matin

Jennie Dorny (Le Seuil)

Les droits étrangers

Après-midi

Patrick Maurus

(Traducteur du chinois et du coréen, professeur à l'INALCO, responsable du master de traduction)

5 avril 2014

Matin

Laurent Muhleisen

(Maison Antoine Vitez)

La traduction de théâtre : cadre juridique et pratique

Après-midi

Dominique Vitalyos

Traductrice du malayalam et de l'anglais

« La compensation »

19 avril 2014

Matin

Marguerite Pozzoli :

Être traductrice et éditrice

Après-midi

Khaled Osman

(traducteur de l'arabe)

3 mai 2014

Matin:

François Bon

Autour de la littérature, de la traduction et du numérique

Après-midi

Françoise Wuilmart,

Traductrice du néerlandais et de l'allemand, directrice du CETL de Bruxelles et du Centre de Traduction Littéraire de Seneffe

17 mai 2014

Matin

Cathy Ytak

Atelier d'écriture

Après-midi

Dieter Hornig

(Directeur du master de Paris VIII, traducteur d'allemand)

Les belles infidèles

31 mai 2014

Matin

Valérie Julia

Atelier de sous-titrage

Après-midi

Jean-Pierre Lefebvre

(Traducteur de Hegel, Hölderlin, Freud… professeur émérite à l'ENS, auteur, notamment, de plusieurs anthologies parues dans la collection La Pléiade)

14 juin 2014

Matin

Céline Delautre et Sylvie Montgermont (Perrin),

de la copie à la fabrication

Après-midi

Anne Rabinovitch,

écrivain, traductrice, notamment, de Joyce Carol Oates et Doris Lessing :

« Le traducteur et son double »

28 juin 2014

Matin

Séance de travail interne

Atelier d'écriture

Après-midi

Antoine Cazé,

directeur du Master de traduction de Paris 7.

6 septembre 2014

Matin

Sabine Wespieser, éditrice

Après-midi

Marie Vrinat

(Traductrice du bulgare, professeur à l'INALCO, responsable du master de traduction)

20 septembre 2014

Journée entière

Rosie Pinhas-Delpuech

(Traductrice de l'hébreu et du turc, écrivain)

4 octobre 2014

Matin

Atelier d'écriture

Michel Volkovitch

Après-midi

Olivier Mannoni

Freud, son temps, sa pensée, son écriture - ses traductions

18 octobre 2014

Matin

Nicole Bary

De la traductrice à la passeuse

Après-midi

Christophe Mileschi

 

8 novembre 2014

Matin:

Michel Volkovitch

Atelier d'écriture

Après-midi

Hélène Henry-Safier

22 novembre 2014

Matin:

Corinne Marotte, L'Autre agence :

« Le rôle de l'agent Littéraire »

Après-midi:

Barbara Fontaine, traductrice d'allemand, Prix André Gide 2010

6 décembre 2014

Matin:

Atelier d'écriture

Cathy Ytak

Après-midi:

Jacqueline Carnaud

L'apparat critique

20 décembre 2014

Séance de clôture

Après-midi

André Markowicz et Françoise Morvan

Traduire Tchekhov

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Dominique Bourgois à l’ETL

Dominique Bourgois, directrice des éditions Christian Bourgois, était à l’ETL le 21 janvier pour un entretien avec Olivier Mannoni et les stagiaires de l’Ecole de Traduction Littéraire. Un beau résumé de son intervention par Claire Darfeuille sur Actualitté, à lire ici

 

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L'ETL au SALON DU LIVRE ET SUR CANAL +

CANAL + A diffusé le mercredi 26 mars UN REPORTAGE d'IVAN MACAUX consacré à l'ETL, tourné le 1er mars dernier au CNL. Le reportage est déjà en ligne. Pour le regarder, cliquer sur l'image:

ETL CANAL

 L'ETL AU SALON DU LIVRE

L'École de traduction littéraire du CNL proposera cette année au Salon du Livre de Paris une démonstration de son travail en traduction multilingue, avec bon nombre des traducteurs intervenants de l'école et la quasi-totalité des stagiaires de la promotion 2013-2014 et des exercices périlleux.

Ils montreront concrètement le travail des ateliers de l'école, à travers un exercice multilingue de traduction de phrases particulièrement retorses, le tout dans la bonne humeur et l'inventivité habituelles qui président aux ateliers de l'École.

Tout cela se déroulera sur le stand du CNL (N80)

le vendredi 21 mars, de 15 h 30 à 17 h.

Entrée libre, accueil souriant et polyglotte, bien entendu !

VOUS POUVEZ ÉCOUTER CET ATELIER SUR LE SITE DU CNL: cliquez ICI

Ou recopiez l'adresse sur votre navigateur: <http://www.centrenationaldulivre.fr/fr/salon_du_livre_2014/ecoutez_les_rencontres_du_cnl_2014/>

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Les ours blancs, de Marchak

LES OURS BLANCS 

Un jour, André Markowicz découvre sur Internet l'édition originale du premier livre de Samouil Marchak, le plus grand poète russe pour enfants, un livre sur le zoo illustré par Cecil Aldin.

Il rédige un mot à mot pour Françoise Morvan qui en donne une traduction et la propose à l'éditeur qui a déjà publié ses traductions de Marchak. Hélas, l'éditeur refuse de publier la première édition (1923) et ne veut publier que la première édition illustrée par un peintre russe (1930). Mais entre la première édition qui joue de l'humour pour dénoncer la dictature et l'édition soviétique censurée, le livre a perdu toute sa force subversive… Les deux livres restent donc à ce jour traduits pour rien. Et pourtant, ils posent des problèmes passionnants. Un éditeur se trouvera-t-il ?

Françoise Morvan et André Markowicz ont choisi de donner deux poèmes dans la version originale et la version censurée pour aborder les problèmes de la traduction de la poésie.

Le premier des deux poèmes, « Les ours blancs », a été lu et traduit par tous les stagiaires et les intervenants.

L'enjeu était : comment restituer la forme (qui est très simple mais très stricte) en gardant tout à la fois le naturel, l'humour et, en arrière-fond, le tragique d'un poème qui, sous une apparence allègre et immédiatement accessible aux enfants, est une dénonciation de l'enfermement.

Voici la traduction du texte, mot à mot, par Françoise Morvan

Les ours blancs

Chez nous, les ours du nord,

On a installé dans la cage un océan

Il n'est pas profond et très petit

Mais, en revanche, il n'y a pas de récifs sous-marins.

L'eau est fraîche et renouvelée

Elle est changée par les gardiens

Mon frère et moi nageons ensemble

Et nous parlons de ci et de ça.

Nous nageons du mur jusqu'au mur

Soit sur le dos, soit sur le côté.

Tiens ta droite, mon cher,

Ne me bouscule pas avec ta patte !

Mais c'est dommage que les gardiens

Ne veuillent pas laisser venir chez nous le morse.

Même si je ne le connais pas personnellement

Je serais heureux de me bagarrer avec un pays !

Rythme imabique — 4 iambes (8 syllabes). Rimes plates, masculines.

Vous trouverez, en fichier-joint, les premières propositions.

Les ours blancs 1 (version complète, Martin)

Les ours blancs 2 (version édulcorée, Martin)

Les ours du Nord (Sophie)

Les ours blancs (Ramia)

Les ours blancs (Célin)

Les ours blancs (Maude)

D'autres propositions de stagiaires seront bientôt mises en ligne.

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Dieter Hornig à l'ETL - Entre les Bibles

L'ETL recevait le 17 mai dernier Dieter Hornig pour un atelier passionnant consacré, notamment, aux multiples traductions de la Bible. Merci mille fois à Marta Martinez Valls pour ce compte rendu. OM

Dieter Hornig, Les Belles Infidèles

Considéré comme le livre le plus diffusé dans le monde, la Bible est, très certainement, celui dont la traduction présente le plus d'enjeux autant d'un point de vue théologique, que littéraire, historique ou socioculturel. Si les premiers textes peuvent être datés du VIIe siècle avant Jésus-Christ (Ancien Testament), son écriture ne s'achèvera que près de mille ans plus tard (Nouveau Testament) et sa première traduction latine (à partir du texte en hébreu) devra attendre la fin du IIIe siècle après Jésus-Christ, elle sera attribuée à Saint-Jérôme (347-420). Pourtant, ce dernier n'est pas le premier à s'être attelé à une telle entreprise (et sera loin d'être le dernier). Les premières versions de l'Ancien Testament remontent à l'époque hellénistique (IIIe s. av. J.-C.) par les Septante. Mais nous pouvons distinguer plusieurs étapes essentielles dans l'histoire de la traduction de la Bible en Europe, qui pourront également être considérées comme des tournants dans l'histoire des civilisations. Parmi elles :

- aux premiers siècles de notre ère, la traduction de la Bible par les Romains (en s'aidant des textes grecs). C'est un moment-phare de l'histoire puisqu'une telle démarche signifie que les Vainqueurs reconnaissent pour la première fois la supériorité de la culture des Vaincus ;

- aux IXe-Xe siècles, les Omeyyades reprennent le flambeau à Damas et leurs traductions de textes grecs en arabe seront retraduites plus tard (XIIe et XIIe siècles) en latin lors de l'invasion de l'Al-'Andalus ;

- n'oublions pas, bien entendu, la traduction de la Bible par Luther au XVIe siècle. Non seulement, il s'appliquera à rendre le texte dans une langue « populaire » (et donc, plus accessible) mais cela lui permettra aussi de donner naissance à un nouveau courant religieux, le protestantisme ;

- les Belles Infidèles sont apparues en France un peu avant l'éclosion de la Renaissance. Elles doivent être rattachées à des noms comme Nicolas Perrot d'Ablancourt ou Joachim du Bellay ;

- au XIXe siècle, le Romantisme allemand, qui se situe à l'opposé du mouvement français. Si les traductions de la Bible connaissent un essor particulier à ce moment-là, et surtout dans le domaine germanique, c'est parce qu'avec la découverte de l'archéologie, on a commencé à considérer ce texte d'un point de vue esthétique et littéraire ;

- et enfin, au XXe siècle, après presque cent ans de vide, de nouvelles traductions de la Bible se font jour en France. Ce regain d'intérêt est surtout lié à une évolution de la recherche sur le langage et la sémiotique (Umberto Eco) ainsi qu'au développement de la pensée sur l'intelligence artificielle. L'ensemble de ces travaux permet de souligner l'extrême complexité de la traduction et reflète un changement au niveau du paysage littéraire. L'on voit ainsi apparaître de nombreux travaux comme ceux d'A. Chouraqui, H. Meschonnic et F. Boyer (liste non exhaustive). Parmi eux, ce sera H. Meschonnic qui proposera la traduction la plus audacieuse de l'ouvrage en travaillant directement sur le texte hébreu (et non plus le grec) et en insistant sur les accents dissociatifs de cette langue, en tentant une approche rythmique du texte où aucune différence ne sera faite entre la prose et la poésie.

Le rapport que nous entretenons au texte biblique permet de soulever de nombreuses questions, comme celle de notre rapport au langage et le rôle fondamental de ce livre dans la consolidation de nos propres langues.

L'une des principales difficultés de la traduction de la Bible (et de la traduction littéraire en général) est liée à l'idée que le langage nous détourne du vrai. Celle-ci est ancrée dans le mythe de Babel et sera plus amplement développée par Platon et Aristote aux IVe et Ve siècles av. J.-C. Il faut attendre les premiers textes d'Humboldt (XVIIIe siècle) pour commencer à avoir une pensée positive de la diversité des langues.

Par ailleurs, la Bible est pleine d'hapax et l'hébreu une langue très rudimentaire, avec très peu de normes grammaticales et seulement quatre couleurs. Aussi n'est-il pas étonnant de voir le même mot se transformer au fil des périodes : à titre d'exemple, pneuma signifiera aussi bien « l'esprit de Dieu » chez Louis Segond (fin du XIXe s.) qu'« un vent de Dieu » dans la Bible de Jérusalem (1961) ou « le souffle de Dieu » dans la Traduction œcuménique (1967-1968), chez H. Meschonnic (années 2000) et F. Boyer (2001). Un exemple assez éloquent en est également la traduction du verbe « voir » au quatrième verset, qui devient « considérer » dans le texte du Rabbinat français : l'accent est désormais placé sur la pensée et non plus sur la vue.

L'une des raisons pour lesquelles la traduction de la Bible suscite tant de controverses est également liée à son rôle proéminent dans la constitution des langues de même qu'au rapport que nous entretenons au texte sacré. La traduction de la Bible doit être considérée comme une particularité propre à l'Europe occidentale : le Coran ou les textes bouddhiques, pour ne citer qu'eux, n'ont pas fait l'objet de traductions et ce, pour une raison spécifique, la sacralité de ces écrits les rend « intouchables », il est donc défendu de les traduire ou de les modifier par quelque biais que ce soit. En revanche, la pratique de la traduction vers des langues vernaculaires s'est avérée fondamentale dans leur constitution de même que dans la transformation de notre pensée de la langue : les premières traductions de la Bible en français apparaissent, nous l'avons dit, au XVIe siècle. C'est un tournant dans l'histoire de France puisque c'est aussi le moment où le français devient une langue nationale (Ordonnance de Villers-Côtterets, 1539) et la campagne d'Italie menée par le roi François Ier avait provoqué dans ce monde un grand choc culturel. La découverte des merveilles de l'Antiquité avait ébloui les érudits qui avaient aussi pris part aux discussions sur la langue italienne (Dante) : un choix devenait nécessaire parmi toutes les langues vernaculaires et s'imposait, par là même, le besoin de justifier cette élection aux détriments de la langue noble par excellence (le latin). Les langues classiques étant tenues comme des modèles indépassables, la traduction de la Bible est ainsi devenue un outil primordial pour dorer ces langues dites vulgaires, qui manquaient encore, du point de vue des hommes de cette époque, du prestige susceptible de les anoblir. Si dans ses premières versions, la traduction de la Bible avait permis de fixer des normes alphabétiques et de ponctuation, d'ordre syntaxique et grammatical, son évolution, au siècle de Du Bellay et après la Querelle des Anciens et des Modernes (fin du XVIIe siècle) verra se consolider la volonté d'enrichir et de purifier une langue vernaculaire à travers la traduction (et non plus l'adaptation, comme le poète l'avait suggéré) d'une langue universelle.

Cette pratique de la traduction devrait aussi nous permettre de parler de l'analyse tétraglossique, développée par H. Godard en 1976 : pour lui, chaque individu connaît au moins 4 langues spontanément ; il s'agirait de la langue vernaculaire (appelée langue maternelle depuis le XVIIIe s.), de la langue véhiculaire (la langue que nous parlons au quotidien), de la langue référendaire (la langue littéraire et institutionnelle, de la politique et de la justice) et des langues mythiques (c'est-à-dire, les langues anciennes, comportant naturellement un caractère sacré). De même, il serait intéressant d'étudier de près les différents mouvements que la traduction de la Bible a connus en Allemagne, notamment au XIXe siècle. Il est malheureusement impossible d'approfondir notre réflexion sur ces différents points mais pour de plus amples renseignements le lecteur pourra se référer à :

- Platon, Cratyle ;

- Aristote, Rhétorique ;

- Dante, De vulgari eloquentia (1303-1304) ;

- Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française (1549) ;

- H. Meschonnic, Poétique du traduire (1999) ;

et aussi (bien entendu) à toutes les traductions de la Bible.

Une bibliographie complète est disponible sur le site de la Bibliothèque publique d'information (http://www.bpi.fr/fr/les_dossiers/philosophie_religions2/la_bible_et_ses_traductions2.html) et, sur la théorie tétraglossique, on pourra consulter : http://www.brunolussato.com/archives/374-Les-quatre-langues.html

Né en Autriche, Dieter Hornig a fait des études de romanistique à Vienne et s'est beaucoup intéressé à la traductologie. Maître de conférences et enseignant du Master de traduction de l'Université Paris VIII, il a notamment traduit des textes de sciences humaines, de littérature et de théâtre, du français et de l'anglais vers l'allemand ainsi que du théâtre, des textes esthétiques et théologiques de l'allemand vers le français.

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Liberté surveillée, atelier de Michel Volkovitch

L'an dernier, nous avons traduit des vers classiques. Cette année, on passe au vers libre. Non pas le vers libre classique, appelé aussi vers mêlés, où le nombre de mètres est limité (exemple les Fables de La Fontaine), mais le vers libre contemporain, plus varié, tel qu'il apparaît à la fin du XIXe siècle pour s'épanouir tout au long du XXe.

Facile, le vers libre ? Oui, à première vue ; non, si l'on veut bien faire. Dans le vers classique, le mètre est donné ; ici, à chaque vers, il faut chercher le bon rythme, et l'affaire se révèle si complexe qu'avant de traduire il nous faudra une heure pour préciser les règles du jeu.

Ne pourrait-on pas, simplement, calquer l'original en reprenant le nombre de syllabes vers par vers ?

Dans la pratique, c'est rarement heureux, pour plusieurs raisons.

D'abord, les rythmes sont loin d'avoir toujours la même valeur d'une langue à l'autre. Il en est qui ont fière allure en grec, mais boitent en français, et vice versa.

Ensuite, un vers n'existe pas seul : sa longueur, sa couleur dépendent, dans une certaine mesure, de ceux qui l'entourent. Témoin ce petit quatrain dont je suscite l'écriture :

Longtemps il avança au pas,

puis il partit au galop.

Longtemps il galopa,

puis il repassa au pas.

L'heptasyllabe y paraît bref au v. 2, car précédé d'un vers plus long, et long au v.4, car il suit un vers plus court.

Ce petit quatrain nous montre également que l'effet produit par un vers est largement fonction de son rythme interne, de la répartition des coupes et des accents : le v. 2 est encore accéléré par la vivacité des deux anapestes finaux (il partit / au galop, v v — / v v —), tandis que le v. 4 est ralenti par un rythme ïambique plus calme (-passa / au pas, v — / v —).

Notons en même temps que les couleurs sonores influencent elles aussi le rythme : le v. 4, encore lui, est ralenti par le piétinement des trois [p], ainsi que par la sonorité grave du triple [a] final.

Enfin, un personnage minuscule vient compliquer encore le jeu : l'e muet. Doit-on le prononcer ou non ? En modifiant le rythme, ce phonème de rien du tout change à lui seul le caractère du vers qu'il allonge ou raccourcit.

Nous lisons un passage de Saint-John Perse où la solennité du ton impose a priori qu'on prononce l'e muet comme en poésie classique — oui mais, certaines fois, si l'on veut satisfaire l'attirance maniaque du poète pour les rythmes pairs, il convient d'élider… Puis nous passons à « Barbara » de Prévert, nettement plus proche de la prose. De fait, Reggiani, en le disant, élide presque toujours — sauf sur un mot, pourquoi celui-là ? Joseph Kosma, mettant le poème en musique superbement, fait prononcer quelques e muets, ce qui ajoute du relief à certains mots habilement choisis.

Bref, il n'y a pas de règle absolue, à nous de décider à chaque fois.

Est-il raisonnable de se pencher sur d'aussi infimes détails ? S'il est vrai que nous sommes là pour nous aiguiser les oreilles, alors oui, bien sûr.

Conclusion : s'il est bon de compter, d'analyser, il est conseillé de partir d'une vue globale du poème, dans une première approche qui sera plus sensorielle qu'analytique : il faut sentir le poème bouger, respirer — le poème est un corps vivant. On suivra sa forme générale, on reproduira les allongements, les raccourcissements, les successions de vers égaux — autrement dit, les alternances d'élans et de repos, de déséquilibre et d'équilibre, qui correspondent en français, le plus souvent mais pas toujours, aux alternances entre rythmes impairs (en mouvement, en suspens) et les rythmes pairs (carrés, posés). On n'oubliera jamais que ces variations de rythme sont là pour souligner le sens et produire de l'émotion.

 Nous traduisons enfin. J'ai choisi un poème de C.P. Cavàfis, « Une nuit ». Parce que Cavàfis est un immense poète, et que la plus grande partie de son œuvre est abondamment traduite chez nous, ce qui permet de riches études comparatives. (On peut trouver six versions différentes de ce poème sur mon site, volkovitch.com, Carnet du traducteur 2010-11, « Cavàfis au pluriel », avec des commentaires, ainsi qu'un texte sur le vers libre cavafien, « Vers plus ou moins libres », Carnet du traducteur 2012-13.)

Je lis le poème à haute voix (tout texte est avant tout un être sonore), puis je distribue le texte. Pour chaque vers, trois lignes : le texte grec ; sa transcription phonétique ; le mot-à-mot.

Le poème est court : deux strophes de six vers chacune. Je n'ai pas choisi la facilité, les vers étant presque réguliers. Pas de contrastes spectaculaires, mais de subtiles nuances. Quelle est la différence d'atmosphère entre les deux strophes ? La première plus factuelle, plus détachée, aux rythmes plus réguliers ; la seconde, chargée d'émotion, traversée de césures et d'accents imprévus. Où se trouvent les deux vers plus courts ? Pourquoi à ces endroits-là ?

Le plus beau — et le plus difficile à rendre —, c'est la toute fin, deux mots, quatre syllabes, dont le contraste rythmique avec ce qui précède est d'une force inouïe.

Sur un texte plus facile, on aurait sans doute pu commencer à traduire avant d'analyser ; ici, j'ai cru nécessaire de fournir d'abord un maximum d'indications. Trop peut-être : la traduction élaborée alors par le groupe, vers par vers, se rapprochera beaucoup de la mienne… N'ai-je pas été trop manipulateur ?

Le temps manque, hélas, pour s'attarder sur les autres traductions. De même, le second poème que j'avais préparé, de Cavàfis toujours, ne sera qu'effleuré.

Pour finir, je distribue un extrait d'un roman de Dos Passos où la prose devient soudain vers libre (dire pourquoi), plus un petit exercice pour la prochaine fois : une page en prose de Danièle Sallenave à découper en vers libres, sans rien changer au texte, afin d'en faire un poème.

Est-il besoin de préciser que ce travail minutieux sur le vers apprend aussi à bien traduire la prose ?

Le groupe s'est montré tel qu'on pouvait l'attendre : chaleureux, motivé, talentueux. On recommencerait volontiers tous les samedis.

Avant de partir, n'oublions pas de dire merci :

Qui créa pour nous l'ETL ?

Qui accueille en son castel

nos fêtes bimensuelles ?

À qui dédier, hommage solennel,

nos vers peut-être plus longs que les plus longs versets de Paul Claudel ?

Au CNL.

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De l'art du sous-titrage

Valérie Julia, traductrice littéraire spécialisée dans le sous-titrage, animait le 31 mai dernier un atelier à l'ETL. Actualitté,  sous la plume de Claire Darfeuille, lui a consacré un article aussi complet que pertinent. En voici les premières lignes. Vous pouvez retrouver l'article dans sa totalité en cliquant ici:

L'École de Traduction Littéraire du CNL a reçu Valérie Julia, traductrice dans l'audiovisuel et l'édition, pour animer un atelier consacré à la technique du sous-titrage. Une écriture soumise à de nombreuses contraintes - lisibilité, temps, concision - où le mot à mot est exclu.

Cages

froussecarton, CC BY NC 2.0, sur Flickr

Parmi les jeunes traducteurs de l'ETL réunis pour cet atelier, peu avait déjà une expérience en matière de sous-titrage. Première confrontation donc au difficile exercice qui consiste à traduire une langue orale  en un résumé écrit, le plus synthétique possible, sans perdre d'informations essentielles au passage. La pratique valant mieux qu'un long discours, Valérie Julia leur propose de s'atteler au sous-titrage d'un court extrait d'une série américaine diffusée l'automne prochain sur Arte.

Durée d'apparition du sous-titre : 2,10 secondes

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Pierre Deshusses, atelier du 18 mai

Un animateur d'atelier qui commence à demander aux stagiaires de décrire le texte qu'ils ont devant eux, d'en chercher le ton, le rythme. Des auditeurs d'abord interloqués, mais qui très vite se prêtent au jeu, soulèvent chaque mot de ce texte allemand, qu'ils ne comprennent pas, comme on effeuille une fleur pour en atteindre le coeur. Un moment de magie, une ébauche supplémentaire pour cet enseignement de la traduction que l'Ecole expérimente à tâtons, mais désormais à grands pas. O.M.

Sur cette séance exceptionnelle, quelques mots de Pierre:

L'École de traduction du CNL est un lieu d'enseignement si singulier qu'il imposait des approches nouvelles. Déjà la situation de départ est inhabituelle : un traducteur invité face à une vingtaine de jeunes traducteurs déjà confirmés. Pas question de jouer au maître. Alors de l'Allemagne à l'Autriche en passant par les tags de la gare de l'Est et la presse turque dans les bistros, le parcours a d'emblée choisi les chemins de traverse pour faire l'école buissonnière. Et c'est dans l'obscurité des fourrés syntaxiques, la lumière des sous-bois philologiques, au rythme d'un vent de questions venues souvent d'horizons inattendus, que nous avons fait ensemble des découvertes qui ne se traduisent pas.

Pierre Deshusses

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Sigmund Freud à l'ETL

L'ETL accueillait le samedi 4 octobre un atelier consacré à la traduction de Freud. Actualitté lui a consacré un bel article, sous la plume de Claire Darfeuille:

« Traduire Freud » était le thème abordé par Olivier Mannoni au cours d'un atelier de l'Ecole de traduction littéraire qu'il dirige. Le groupe de 16 jeunes traducteurs pratiquant 14 langues s'est penché sur cette entreprise exaltante et toujours très polémique...

La suite sur Actualitté: https://www.actualitte.com/international/le-langage-est-la-matiere-premiere-parlez-vous-freudien-53043.htm

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Rosie Pinhas-Delpuech, cours du 1er juin 2013

L'ordre de la phrase, les écarts, le rythme (suite)

Cette journée de travail se situait dans la suite du travail entamé l'an dernier, même si les stagiaires n'étaient plus les mêmes. Il s'agissait de continuer à creuser ce qui fait qu'une phrase littéraire écrite inaugure une voix inédite que nous entendons soudain et qui nous interpelle. Guidés par deux citations, l'une de V.W. et l'autre de Lacan - voir document annexe - nous avons réfléchi à partir de trois penseurs de la traduction à la littéralité de la phrase, au sens, au rythme : Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou l'Auberge du lointain ; Henri Meschonnic, Poétique du traduire et préface à Au commencement ; Jean Bollack, Au Jour le jour et La Grèce de personne.

Pour appuyer cette réflexion en commun et par crainte de trop « théoriser », j'avais prévu dans la matinée un travail sur deux textes français : la première des six Méditations de Descartes et un passage de La Maladie de la mort de Duras (traduit en arabe par une des stagiaires). Nous n'avons pas eu le temps. Et c'est dommage. Je voulais proposer une lecture inédite, dans la littéralité, de l'écrivain Descartes, du sujet écrivant et doutant, d'une modernité indépassable. Et ce qui fonde Duras, au-delà des tics durassiens dont se sont emparés les médias.

Dans l'après-midi, nous avons travaillé dans les deux langues de traduction qui sont miennes : l'hébreu et le turc. L'hébreu d'abord, avec la traduction de deux versets bibliques scandaleusement fautifs, sur lesquels je suis tombée récemment. Et le turc, avec le grand écrivain, Yachar Kemal, et le début de sa grande épopée paysanne. Dans les deux cas, il s'agissait de montrer comment on ne peut pas faire autrement que traduire la lettre, le rythme, le mythe dans son obscure littéralité.

Le temps n'a pas suffi. Nous n'étions pas ennuyés, ni fatigués. L'invention de ces cours, les risques pris à chaque fois, l' intérêt extraordinaire des stagiaires, sont un stimulant intellectuel des plus précieux pour nous autres traducteurs.

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L'ETL ROUVRE SES PORTES POUR DEUX NOUVELLES ANNEES

Un partenariat CNL – Asfored

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INAUGURATION DE LA PROMOTION

2015-2016

 

Le 10 janvier, l'ETL a accueilli sa nouvelle promotion dans les locaux du Centre National du Livre, à Paris : seize jeunes traducteurs professionnels ayant déjà publié au moins une traduction, pratiquant au total une douzaine de langues. Nous les présenterons sur ce site dans les semaines qui viennent. Vous pourrez y retrouver leur bio- et bibliographie, celle des intervenants et, désormais, un résumé des ateliers rédigé et signé par l'un des stagiaires de l'École.

 

L'inauguration de cette nouvelle promotion, immédiatement après le massacre de la rédaction Charlie-Hebdo et la prise d'otage de la porte de Vincennes ne pouvait bien entendu se faire comme si de rien n'était. En ouverture de la séance, Olivier Mannoni a rappelé le rôle essentiel de la traduction dans la circulation des idées et la responsabilité qui incombait, de ce point de vue, aux traducteurs. Il a rappelé que les premières victimes de cette longue vague d'attentats dirigés contre la liberté d'expression avaient été, en 1991, le traducteur japonais de Salman Rushdie, assassiné, et son traducteur italien, grièvement blessé, tandis que les traducteurs des Versets sataniques en Europe devaient quitter leur domicile pour finir leur travail dans des lieux tenus secrets. Plus que jamais aujourd'hui, le travail des traducteurs s'inscrit dans la défense de la liberté de penser et d'écrire.

Olivier Mannoni

 

 

Un texte extrait de l'ouvrage Les Mutations du livre et de l'édition dans le monde, édité sous la direction de Jacques Michon et Jean-Yves Mollier (Presses de l'Université de Laval) a ensuite été lu – il contient, entre autres, cette phrase :

« Si tout le monde a à l'esprit les noms de ces ‘grands' traducteurs, restés célèbres pour avoir introduit dans leur pays de ‘grands' écrivains, d'autres longtemps anonymes ou invisibles, payant parfois de leur vie leur œuvre de médiateur, comme Tyndale exécuté en 1536 pour sa traduction de la Bible, ou le traducteur japonais de Salman Rushdie assassiné en juillet 1991, n'en contribuent pas moins à la circulation des idées et des œuvres. Comme tous les autres médiateurs évoqués, mais peut-être davantage qu'eux, les traducteurs portent la responsabilité de la diffusion de la pensée. »

 

Après une présentation de l'école par les responsables du CNL et de l'Asfored, nous avons reçu André Markowicz pour une séance consacrée à quelques vers du Hamlet de Shakespeare. Marie Causse, l'une des stagiaires de cette promotion nous donne, ci-dessous, le compte rendu de cette après-midi.

Nous publions en même temps que ce compte rendu le programme de l'ETL pour le premier semestre 2015. Un nombre limité de place d'auditeurs libres est ouvert pour la plupart des ateliers, après inscription auprès du directeur pédagogique de l'école : olivier.mannoni at wanadoo.fr.

Atelier du 10 janvier 2015 à l'ETL : André Markowicz sur quelques vers de Shakespeare

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MARKOWIX TRADUCTEUR

par Marie Causse

Le 10 janvier 2015, André Markowicz nous a fait le plaisir d'ouvrir la session 2015-2016 des ateliers de l'école de traduction littéraire du CNL par une réflexion autour de la traduction à partir de quelques vers tirés d'Hamlet.

J'y tiens : c'était bien une réflexion, un échange, pas un cours magistral, même si je dois avouer avoir personnellement pris une belle leçon.

André Markowicz ne voulait pas que nous prenions de notes mais étant chargée de la rédaction du compte-rendu de la rencontre, j'ai eu le droit de tricher. D'après lui, on se souvient sans peine de ce qui était important, les stagiaires étaient donc invités à se concentrer sur le moment présent.

Il a commencé par nous demander de lui résumer Hamlet. Silence dans la salle. Il y a eu quelques tentatives timides et cependant courageuses de résumer le sujet de la pièce, accueillies avec une sévérité feinte par André Markowicz qui nous invitait à plus de rigueur. Son exigence de précision nous ramenait toujours à la même question : que dit le texte ? Hors de toute considération psychologique sur les intentions ou les sentiments supposés des personnages, quelle histoire nous est racontée ?

Une fois posé que l'histoire est celle du fils du roi du Danemark dont le père mort lui est apparu en vision pour lui demander de le venger, André Markowicz nous a soumis plusieurs questions : Hamlet veut-il hériter ? Et avant cela : la question de l'héritage se pose-t-elle ? Pour y répondre il faut s'intéresser au contexte, comme c'est le cas dès que l'on traduit. Hamlet se plaint du remariage de sa mère, mais il ne se plaint pas du fait que son oncle règne, car en réalité, la question de l'héritage ne se pose pas, la royauté au Danemark n'étant pas héréditaire mais élective. De plus, Hamlet se trouvait en Ecosse, en train de faire ses études au moment de la mort de son père, ce qui indique qu'il n'avait pas l'intention de lui succéder sur le trône.

Puis André Markowicz s'est arrêté sur une question qui peut paraître anodine : quel âge a Hamlet ? Nous le pensons jeune, ce que nous disons. Oui, mais jeune comment ? Qu'est-ce qu'un homme jeune à la fin du seizième siècle ? Qu'est-ce qui, dans le texte, nous permet d'affirmer qu'Hamlet est jeune ? Cette exigence de faire passer le texte avant l'interprétation que nous pouvons en faire est une fois encore mise à profit et Markowicz nous apprend que l'on peut connaître l'âge d'Hamlet grâce à celui de Yorick, le bouffon dont le crâne est exhumé à l'Acte V. Hamlet est donc âgé d'une trentaine d'année, ce qui n'est ni vieux ni jeune, mais le milieu de la vie, nous a rappelé André Markowicz revenant au contexte. En nous penchant sur le texte, nous pouvons échapper au mythe d'un Hamlet jeune ; s'il l'est, c'est uniquement en opposition à son père.

Puis André Markowicz a fait un détour du côté de chez Astérix pour détendre un peu l'atmosphère ; évoquant une scène d'Astérix chez les Helvètes, il rappelle ce mot du légionnaire romain qui fait la planche plutôt que de traverser le lac comme lui demande son chef. Quand ce dernier le rappelle à l'ordre, il se défend : ma spécialité c'est l'infanterie, ne l'oublions pas ! Ainsi, Markowicz évoque sa spécialité à lui : la poésie.

André Markowicz nous apprend que sa rencontre avec Hamlet s'est faite à travers la traduction de Pasternak en Russe de l'œuvre de Shakespeare. Il avait été saisi par la beauté de cette traduction, et en particulier par son rythme. Le théâtre de Shakespeare est fait pour être dit et entendu, pas pour être lu, d'où l'importance du rythme.

André Markowicz insiste sur un autre point : dans Hamlet, les discours philosophiques sont en prose, genre qui n'est pas considéré comme moins noble que la rime. Le vers utilisé est le blank verse, vers blanc, ou, plus précisément, le pentamètre iambique non rimé. Chaque langue a son vers classique, qui est un code de reconnaissance entre le poète et le lecteur. Markowicz s'est alors lancé dans de gracieux ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta pour remplacer les mots et nous donner à entendre la mélodie du vers propre à chaque langue dans lequel on entend en effet les inflexions caractéristiques tantôt du russe, tantôt de l'anglais, tantôt du français. On entend la langue derrière la forme métrique. Le blank verse est le vers du théâtre élisabéthain, comme l'alexandrin est celui du théâtre classique français. Quand Schiller fait le choix de traduire Phèdre en pentamètre iambique et non en alexandrins, c'est un choix fort. Pour Markowicz la forme c'est le fond, on ne peut séparer la métrique du discours et c'est pourquoi il a voulu traduire Shakespeare en pentamètre iambique français. C'est une façon de rejeter un certain classicisme.

Enfin, nous avons mis les mains dans le texte, en commençant par un mot-à-mot des quatre premiers vers du premier monologue d'Hamlet (Act I scène 2)

O that this too too solid flesh would melt,

Thaw, and resolve itself into a dew!

Or that the Everlasting had not fix'd

His canon 'gainst self-slaughter! O God, God!

 

Oh, si cette trop trop solide chair pouvait fondre,

Dégeler et se résoudre en une rosée

Ou si l'Eternel n'avait pas fixé

Un canon contre le massacre de soi. Ô, Dieu, Dieu !

Nous nous sommes d'abord arrêtés sur solid (solide) dont une note nous indique que dans d'autres versions du texte on trouve sullied (souillé). Il faut garder à l'esprit le caractère oral de la pièce et de sa transmission : en effet, les textes des pièces de Shakespeare n'étaient pas diffusés tant que les représentations étaient en cours. Les textes que nous avons sont des transcriptions qui peuvent être plus ou moins fidèles. L'œuvre théâtrale de Shakespeare n'était destinée ni à la lecture ni à la postérité, à la différence de ses poèmes, dont nous avons des textes précis puisque édités avec le concours de l'auteur. Dans ce cadre, le questionnement autour de solid et sullied n'a donc pas lieu d'être et peut-être peut-on plutôt chercher à rendre ces deux idées dans la traduction. Markowicz va à contre-courant de l'idée largement répandue selon laquelle en traduction il faut choisir, pour lui, la traduction est un ensemble de choses coordonnées et différentes en mouvement.

Si nous nous posons la question de ce que dit le texte dans un premier temps, il faut ensuite être capable de rendre possible une lecture du texte, de restituer des points de structure fondamentaux. C'est pour ça qu'il ne peut y avoir une seule et unique traduction. De plus, si on se replace dans le contexte de l'époque, la chair est par définition impure, et donc tout à la fois solide et souillée.

Nous nous sommes de nouveau penchés sur le texte et André Markowicz nous a fait remarquer l'assonance en « o » qui parcourt les quatre vers, comme un rappel du « O » qui ouvre le premier vers et peut signifier un regret et du « O God » vocatif qui clôt le dernier. Quant à la métrique, si nous sommes face à des blank verses, forme typique du théâtre élisabéthain, ils ont cela de particulier qu'ils mettent l'accent sur des mots que d'habitude on n'accentue pas : dans le premier vers, on mettra par exemple l'accent sur that. Le résultat est une mélodie un peu « boiteuse », décalée en tout cas, une étrangeté que l'on devra s'efforcer de restituer dans la traduction afin que le spectateur entende la question que pose la métrique.

Après une courte pause salutaire, nous avons retrouvé André Markowicz qui, revenant à son propre travail, précise : « Je suis un traducteur russe écrivant en français. J'ai commencé à seize ans et j'ai eu cette chance de ne jamais faire ce que je ne voulais pas faire. Pour moi, la forme et le fond, c'est la même chose. Si je ne peux pas traduire en vers ce qui est écrit en vers, je ne le fais pas. Ma formation est orale, non pas écrite. J'ai mis vingt-huit ans à traduire Eugène Onéguine. »

Enfin, il nous laisse une vingtaine de minutes pour nous essayer à la traduction des quatre vers déjà évoqués, en gardant à l'esprit tout ce que nous venons d'en dire. Puis lors d'un premier tour de table chacun lit sa propre version. C'est l'occasion de voir que seize traducteurs à l'œuvre livreront seize traductions différentes. Beaucoup ont tenté de se rapprocher de la forme du pentamètre iambique, certains y sont parvenus, d'autres se sont concentrés sur la recherche de l'assonance en o, d'autres encore sont restés plus près du mot-à-mot, cherchant à retranscrire en français la violence du terme self-slaughter. C'étaient là, bien sûr, des traductions imparfaites : nous n'avions que peu de temps, et j'ignore combien de mes confrères et consœurs étaient autant pétrifiés que je l'étais par le fait de savoir qu'il faudrait ensuite lire cet essai devant tout le monde. Après ce premier tour de table, nous nous sommes arrêtés sur les essais de quelques volontaires qui voulaient bien voir leur travail disséqué, afin de révéler les imperfections et les faiblesses de leur traduction, mais aussi ses points forts.

Entre références érudites à la poésie russe, réflexions sur la versification anglaise et citations tirées de la fameuse BD d'Uderzo et Goscinny, nous avons en trois heures beaucoup appris et beaucoup ri en compagnie d'André Markowicz, qui je l'espère me pardonnera le titre de ce billet en forme de clin d'œil.

Marie CAUSSE

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